Thomas Schunke

 

                                     
   

TST (Totem sans titre)

Le TST est un monument élastique pour la résistance écologique du passé, du présent et de l’avenir. La nature, le ciel et le paysage, nous regarde à travers ses trois grands yeux ronds en pneus.

Ce regard vide mais plein de vie invite à méditer, à réfléchir...et à agir.

Pneus divers, poteaux en acacias, bois, vis, fil de fer

Env. 3m50, largeur 1m40

Pour dire vrai, le titre est encore à trouver…Totem Pneu, c’est ce que je notais pour les premières esquisses. Pneumaniac venait après comme une pensée éclair, un peu publicitaire, puis Pneuzilla, mais ces deux-là faisaient trop genre parc d’attraction.

Totem Pneu est ainsi resté comme nom générique.

Finalement j’ai présenté le monument - car effectivement elle est ma proposition d’un monument, j’y reviendrai ! - à l’agriculteur qui venait avec sa fille pour assister au début de la construction sur son terrain avec le nom de Tyrannopneu Rex, dernière idée venue le soir avant l’installation.

Quand je leur ai montré le dessin du monument avec ses grands yeux ronds proéminents comme signe d’un visage, soit d’un être animal ou d’un humain qui nous regarde, la fille s’exclama: mais c’est comme les statues de l’Ile de Pâques!

Et effectivement avec sa forme longitudinale de tête coiffée et ses yeux importants, il fait référence à cette forme de statues archaïques.

Mais quand j’ai eu cette idée d’un totem figuratif en pneus - objet usé qui est souvent recyclé comme outil multi-fonctionnel dans l’agriculture - j’ai pensé aussi tout de suite à Bibendum*, le bonhomme Michelin, un corps fait de pneu, bras, jambes, tout. Je voulais utiliser le principe, comme référence consciente du lien de l’automobilisme avec les industries nationales puis multinationales dont Michelin comme Firestone et autres comptent parmi les entreprises les plus riches du monde…juste encore, car le monde va changer!

La grande différence du Totem Pneu - signe aussi de la fin d’une ère - avec Bibendum et les Moai de l’île de Pâques comme d’autres statues archaïques ou contemporaines auxquelles il y a une ressemblance, c’est que le Totem Pneu n’a ni nez, ni bouche.

Il a seulement ses grands yeux ronds avec lesquels il regarde - et ce regard est à interpréter, à imaginer - soit il regarde juste ce qui se passe… juste comme ça ou avec horreur, avec stupéfaction? Avec joie? Est-ce que c’est un regard menaçant?

Une autre personne me disait en regardant le dessin du projet : « ça fait vachement ninja, un peu l’image de la lutte anonyme, comme les Chiapas avec leurs cagoules, non? »

Oui, il y a aussi de ça là-dedans je pense, en plus, avec cette connotation du pneu qui brûle, signifiant l’image de la révolte, et qui a un effet cathartique pour certains manifestants et pour d’autres - c’est hyper polluant!

Mais si on va à l’autre bout du baromètre, dans les émotions moins chaudes, plus calmes et minimalistes, ces deux yeux-pneus, trois en fait car ils sont devenus panoramiques, ça pourrait signifier aussi un regard grand ouvert au monde, à la nature, à la création, à l’émerveillement de ce qui existe…de ce qui existe encore - et malgré tout comme au Chablais.

L’interprétation reste ouverte - autre titre pop-up qui me vient maintenant en écrivant - TST, Totem sans Titre ! - et je garde ce nom un peu flou pour l’instant.

Une chose est claire, tout le monde est impliqué dans la catastrophe écologique qui se passe. Le pneu, élément essentiel des engins de transportation, est le signe de ce problème paradoxal.

Pour les automobilistes et les climatosceptiques il est le symbole de la mobilité individuelle.

Malgré par exemple le fait que l’abrasion des pneus partout dans le monde représente 30 à 40 pour cent du micro plastique qui entrent dans tout organisme vivant, devient part de nos organes, de notre corps.

Du côté opposé, je connais des militants écolos, vivants en semi-autarcie dans des coins perdus et sauvegardés…où, faute d’infrastructures de mobilité collective, on a besoin d’une voiture. Ou mieux encore d’un bus retapé pour faire des tours, pour aller aux manifs, aux festivals et dormir sur place. On vit, on travaille, on lutte, on meurt… on pollue! Même pour faire l’amour à la campagne, il faut de l’essence! Nous sommes toustes, moi, toi, nous, vous là-dedans, à des degrés différents, depuis longtemps, trop longtemps. Il est temps que les temps changent, que la politique et les lobbies cessent d’empêcher de préserver ce qui reste. Ici et maintenant, en Chablais comme ailleurs, il s’agit de la résistance contre la destruction de notre environnement.

Le TST, ce totem sans titre, est un monument pour la résistance écologique, pour toutes les luttes qui se sont passées, pour celles du présent et de l’avenir. Avec tes pneus-là! Rien d’autre que ça?    Oui, rien d’autre que ça! Un grand programme pour quelqu’un qui vient d’une famille ouvrière avec des grands-parents qui se nourrissaient encore principalement de leur jardin et élevaient des chèvres, des cochons et des poulets. Ils m’ont transmis profondément ce lien essentiel avec la terre et le vivant que j’ai gardé en moi, même avec une vie essentiellement citadine.

Ici, chez vous, je sens directement ce lien qu’on partage. Défendre la nature n’est en fait pas un grand programme, c’est un acte d’humilité humaine devant la force la nature, nécessaire pour la vie. Acte d’humilité qui, en face d’une oppression grandissante - des militantes écologiques et pacifiques reçoivent des amendes de prison semblables au terrorisme armé des années 70 - demande du courage et de la permanence. De la résilience aussi et de la force mentale. Mes pensées sur le TST flottent dans ces zones-là.

Je vous invite à trouver votre propre titre, celui qui vous convient. Je suis sûr que la voix du peuple s’exprimera. Comme un sismographe de la pensée, de l’imaginaire, qu’on peut exprimer, comme artiste ou comme agricultrice. Comme Anne (Nom!) qui avait trouvé tout de suite un nom pour la sculpture de Cyril Verrier, titre pour l’instant confidentiel! TST et moi doivent beaucoup à Anne pour son travail millimétré de pelleteuse. De poser les pneus lourds tel les pierres d’un cairn géant était une démonstration d’équilibre physique et mentale.

Mes remerciements vont aussi à mon collègue et camarade Cyril, pour l’invitation à ce projet qui fait sens et pour son travail titanesque de bricoleur. En équilibre avec moi à trois mètres de hauteur sous une pluie battante, tricotant des fils de fer rigides dans des trous résistants de la matière dure d’un pneu, il fallait le faire!    TST est ainsi aussi un monument fait avec et pour l’équilibre.    La vie est le travail permanent de trouver l’équilibre, le perdre et le retrouver. Pas plus modeste non plus, ce programme. Mais l’urgence écologique ne permet plus la modestie comme stratégie, surtout au niveau politique. L’art et l’agriculture partagent l’action de cultiver, mais dans et sur des champs différents. Pour l’exposition Pare-chocs nous nous trouvons sur les mêmes champs et dans le même camp.

Cultivons nos champs pour demain!

 

* Bibendum Story:

C’est d’ailleurs intéressant de regarder les étapes du design du Bibendum de ses débuts en 1898 qui le montre sur une affiche comme un gros capitaliste bon-vivant avec monocle et cigare, à table, levant son verre: Nunc est bibendum, à votre santé! Le pneu Michelin boit l’obstacle! Son verre est rempli de clous et d’autres petits objets…

En cours de route le bonhomme Michelin perdra l’identité bourgeois avec son monocle et son nez - la disparition du dernier est réciproque à la montée de la pollution. Il ne fumera et ne boira plus, et se présentera depuis les années 50 comme une icône d’ouvrier d’usine toujours souriant, ayant complètement perdu l’image du capitaliste agressif de ses débuts. Le bonhomme devenir encore plus doux, organique et malléable dans les années 80 et 90. Il perd son ventre énorme qui est transformé en sixpack en pneus bien gonflés. Plus il y a des problèmes dans le secteur, surtout à partir de la crise pétrolière et de l’éveil écologique, plus grand et clair est son sourire: il devient une sorte de Barbapapa, mais au contraire de celui-ci il n’est pas très écolo.

https://residencescroisees.ch/un-artiste-a-lecoute-interview-de-thomas-schunke/

 

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